Depuis l’investiture du président américain Donald Trump, un étrange vieux manuel a été téléchargé plus de 150 000 fois sur le site du Project Gutenberg : le « Simple Sabotage Field Manual » ou « manuel du sabotage simple sur le terrain« . Publié par l’ancêtre de la CIA en 1944, il avait pour objectif d’apprendre aux citoyens d’un pays sous occupation ennemie (comme la France pendant la seconde guerre mondiale) à « gripper » les systèmes du quotidien pour ralentir ou rendre l’ennemi inefficace mais sans se faire repérer. J’avais envie de vous en extraire quelques perles au fur et à mesure de ma lecture.

Une mauvaise nouvelle
Il y a beaucoup de conseils liés à la destruction matérielle dans ce manuel et je n’en parlerai pas ici (démarrer un incendie dans un entrepôt, mettre du sucre dans un moteur, etc.). Le grand nombre de téléchargements doit nous alerter sur l’état d’esprit de nos concitoyens qui sentent bien que quelque chose de grave se trame dans les plus hautes sphères de l’Occident (montée de l’extrême-droite notamment et pas qu’aux Etats-Unis). Ce n’est pas une bonne nouvelle quand les citoyens se renseignent sur les meilleures façons de saboter des moyens de production ou une administration. Soyons-en bien conscients avant de passer aux perles les plus amusantes ou curieuses du Simple Sabotage Field Manual de 1944.
Tout ce qui peut emm….. l’ennemi
Le manuel de sabotage simple est très bien écrit car le langage utilisé est simple et direct, un peu comme des consignes culinaires. Il s’adresse clairement à des lecteurs plus ou moins instruits comme dans la France de 1944. C’est parti !
Embêter l’ennemi dans sa vie quotidienne
« Ne pas fournir de papier dans les toilettes ; mettre du papier bien roulé, des cheveux et d’autres obstructions dans les W.C. Imprégner une éponge avec une solution épaisse d’amidon ou de sucre. La presser fermement en une boule, l’envelopper avec une ficelle et la laisser sécher. Retirer la ficelle une fois complètement sèche. L’éponge prendra la forme d’une boule dure et compacte. La jeter dans un W.C. ou l’introduire autrement dans une canalisation d’égout. L’éponge s’étendra progressivement à sa taille normale et bouchera le système d’égout. »
En effet, quoi de plus facile que d’accéder aux toilettes pour les boucher !
Empêcher l’ennemi de se servir de ses outils
« Laissez les outils coupants s’émousser pour ralentir la production. Laissez les scies légèrement tordues quand vous ne les utilisez pas. »
Toute cette partie concerne la détérioration des outils de production, des ciseaux émoussés à la chaudière à vapeur et consiste en fait à mal faire son travail volontairement. Ca ne changera pas l’issue d’une guerre ou d’une occupation mais ça ralentira l’ennemi sans mettre le saboteur-citoyen (« citizen-saboteur ») particulièrement en danger. Ainsi, ce saboteur pourra exercer son talent plus longtemps qu’un kamikaze et même peut-être créer plus d’ennuis à l’ennemi. On est presque sur une théorie des colibris mais version « Michel, colibri-ouvrier-saboteur chez Renault » :D.

Empêcher l’ennemi de se déplacer
J’aime beaucoup cette partie dans laquelle les employés des chemins de fer se creusent la tête pour rendre l’utilisation des moyens de transport en commun véritablement infernale pour l’ennemi.
« Emettez 2 billets pour le même siège dans le train, ce qui entraînera une dispute intéressante. » ou encore « Dans les trains à destination ennemie, les agents doivent rendre la vie des passagers aussi inconfortable que possible, par exemple en vérifiant les billets après minuit ou en annonçant très bruyamment toutes les stations pendant la nuit. »
Pour le citoyen qui ne travaille pas à la gare, il y a bien d’autres possibilités comme échanger les pancartes de direction ou les plaques des rues dans sa ville afin que l’ennemi se perde.

Ahhh l’administration et ses « couacs »
Dans la partie intitulée « General Interference with Organizations and Production », c’est le petit employé de l’administration ou de l’entreprise qui devient un héros ou une héroïne de l’ombre.
Organisation et réunions
- Insistez pour que tout soit fait dans les règles en passant bien par toutes les voies hiérarchiques, refusez tout raccourci permettant d’accélérer une décision.
- Faites des discours ! Parlez aussi fréquemment que possible et longuement. Illustrez vos propos avec de longues anecdotes et vos expériences personnelles. N’hésitez pas à ajouter quelques commentaires « patriotiques » appropriés.
- Lorsque c’est possible, renvoyez toutes les questions à des comités [des « task forces » ? tiens, ça rappelle notre monde actuel…] pour une étude approfondie. Essayez de constituer des comités aussi grands que possible, jamais moins de 5 membres.
- Posez des questions ou soulevez des points hors-sujet aussi souvent que possible.
- Chipotez sur la formulation précise des communications, des résolutions, des procès-verbaux, etc.
- Revenez sur des sujets déjà résolus lors de la dernière réunion et essayez de rouvrir la discussion sur les décisions déjà prises.
- Préconisez la prudence, soyez « raisonnable » et incitez vos collègues à être « raisonnables », à éviter toute précipitation qui pourrait entraîner des embarras ou des difficultés ultérieures.
- Préoccupez-vous de la légitimité de toute décision, de savoir si l’action envisagée relève bien de la compétence du groupe ou si elle pourrait entrer en conflit avec la politique d’un échelon supérieur.

Pour les managers et superviseurs
- Exigez des ordres écrits.
- Faites semblant de mal comprendre les ordres. Posez une infinité de questions ou échangez longuement par courrier à leur sujet. Contestez-les dès que vous le pouvez.
- Faites tout votre possible pour retarder la transmission des ordres. Même si certaines parties d’un ordre sont prêtes à l’avance, ne les livrez pas tant qu’il n’est pas complètement finalisé.
- Ne commandez pas de nouveaux matériaux de travail tant que vos stocks ne sont pas presque épuisés, de sorte que le moindre retard dans le traitement de votre commande entraîne un arrêt de travail.
- Commandez des matériaux de haute qualité difficiles à obtenir. Si vous ne les recevez pas, avertissez que des matériaux inférieur entraîneront un travail de moindre qualité.
- Lors de l’attribution des tâches, confiez toujours en priorité les travaux sans importance. Veillez à ce que les tâches importantes soient confiées à des travailleurs inefficaces ou à des machines défectueuses.
- Exigez un travail parfait pour des produits relativement insignifiants, renvoyez pour retouche ceux qui présentent le moindre défaut. Approuvez d’autres pièces défectueuses dont les défauts ne sont pas visibles à l’œil nu.
- Faites des erreurs dans l’approvisionnement en envoyant des pièces et matériaux au mauvais endroit dans l’usine.
- Si vous formez de nouveaux travailleurs, donnez-leur des instructions incomplètes ou trompeuses.
- Pour faire baisser le moral et, par conséquent, la production, soyez aimable avec les travailleurs inefficaces, accordez-leur des promotions non-méritées. Faites preuve de discrimination envers les travailleurs efficaces, critiquez injustement leur travail. (Bon ça c’est moche quand même !)
- Faites des réunions pour tout et rien, surtout quand il y a un travail plus critique à accomplir.
- Multipliez la paperasserie de manière plausible. Ouvrez des dossiers en double.
- Multipliez les procédures et autorisations nécessaires pour émettre des instructions, des chèques paie, etc. Assurez-vous que 3 personnes doivent tout approuver là où une seule suffirait.
- Appliquez tous les règlements jusqu’au dernier détail.

Pour les employés de bureau ou les ouvriers
- Faites des erreurs dans les quantités de matériel lorsque vous recopiez des commandes. Confondez des noms similaires. Utilisez de mauvaises adresses.
- Prolongez la correspondance avec les bureaux gouvernementaux.
- Classez mal les documents essentiels.
- En préparant des copies carbone [oui c’est d’époque !], faites-en toujours une de moins que nécessaire, de sorte qu’il faille recommencer.
- Dites aux correspondants importants que le patron est occupé ou en ligne avec quelqu’un d’autre.
- Retardez le courrier jusqu’à la prochaine levée.
- Répandez des rumeurs inquiétantes qui semblent venir de l’intérieur.
- Travaillez lentement. Cherchez des moyens d’augmenter le nombre de gestes nécessaires pour votre tâcher : utilisez un marteau léger au lieu d’un lourd, employez une petite clé quand il en faudrait une plus grande, appliquez peu de force là où il en faudrait beaucoup, etc.
- Interrompez votre travail aussi souvent que possible, par exemple pour aller chercher le matériau dont vous avez besoin, pour vérifier des dimensions plus souvent, etc. Passez plus de temps aux toilettes. Oubliez vos outils pour être obligé de retourner les chercher.
- Même si vous comprenez la langue, faites semblant de ne pas comprendre les instructions dans une langue étrangère.
- Dites que les instructions sont difficiles à comprendre et demandez qu’on vous les répète plusieurs fois, ou prétendez être très motivé et assaillez le contremaître de questions inutiles.
- Faites mal votre travail et blâmez les mauvais outils, la machine ou un équipement défectueux.
- Ne transmettez jamais vos compétences ou vos bonnes pratiques à un nouvel employé ou à un collègue moins expérimenté.
- Embrouillez l’administration par tous les moyens, écrivez mal dans les formulaires, faites des erreurs plausibles ou omettez certaines informations demandées.
- Mélangez les bonnes pièces avec les rebuts inutilisables et les pièces rejetées.
« Pleurez et sanglotez de manière hystérique à la moindre occasion, surtout face aux employés du gouvernement. » [Sérieusement ?]
Comment ont-ils pensé à tout ça ?
Maintenant imaginez les employés de la direction des services stratégiques en train de rédiger ce manuel. Nul doute qu’ils ont dû puiser dans leur imagination débordante pour trouver toutes ces astuces… 😀

Voici la source si vous voulez lire le manuel Simple Sabotage Field Manual dans son intégralité (en anglais) : https://www.gutenberg.org/ebooks/26184
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