Beaucoup parmi nous savent que notre façon de vivre actuelle sur Terre nous envoie collectivement dans une impasse suicidaire, droit dans le mur, la tête en avant. Mais comme tous les problèmes systémiques, l'ampleur et la complexité des causes et actions à entreprendre pour corriger le tir peut nous figer, surtout quand on n'a pas vraiment de pouvoir de décision... Il en résulte une souffrance immense qui découle de ce fossé entre nos constats et nos moyens d'action, entre l'urgence réelle et l'inaction nonchalante des décideurs.
Alors j'ai travaillé sur une boussole. Quand on est paumé et qu'on s'asseoit sur un rocher à un carrefour, qu'on est fatigué et qu'on ne sait pas quel chemin prendre, on a besoin d'une boussole. Il en existe d'autres bien sûr, perso j'aime beaucoup le schéma beignet de l'économiste Kate Raworth (à découvrir si vous ne connaissez pas) qui réunit besoins humains fondamentaux et limites planétaires pour définir une zone où notre développement reste possible. Dans ma boussole, le Nord représente un futur souhaitable et le Sud c'est le mur vers lequel on fonce. Entre les deux, il y a un monde de possibilités nous rapprochant de l'un ou de l'autre.

Le Nord, c'est ennuyeux
Le futur souhaitable, sur le papier, ça donne envie comme un dépliant d'office de tourisme du Cantal (même si c'est génial le Cantal !). Justice sociale et nouvelles gouvernances, habitabilité de la planète, ressources économisées et partagées, technologies utiles et sobriété désirable, apprentissage permanent intergénérationnel. C'est bien. C'est même très bien. Mais ça sonne un peu comme une prescription de think tank de gauche que personne ne lira.
Le problème du Nord, c'est qu'il manque cruellement de spectaculaire. Personne ne fait de série Netflix sur une coopérative qui réussit à vivre mieux en autonomie (ou alors c'est pour s'en moquer en montrant des punks en sarouel...). Pas de blockbuster sur un quartier qui mutualise ses tondeuses, non (à moins que ça leur serve à dézinguer des zombies). Le futur souhaitable, c'est l'ennui assumé du fonctionnement, et ça fait partie des raisons pour lesquelles on a du mal à le défendre. On préfère un effondrement bien filmé à une éolienne en partage (moi la première, j'avoue, j'adore Le Jour d'Après et aussi Don't look up).
Pourtant, je vais vous dire un truc : ce Nord-là, on sait à peu près comment l'atteindre. Pas dans le détail, pas avec la précision d'une feuille de route Excel, mais on en connaît les ingrédients. La science écologique, la sociologie politique, l'histoire des coopératives, les retours d'expérience municipaux : tout est documenté, tout a été pensé par les Bruno Latour, Isabelle Stengers, Murray Bookchin, tout a commencé à être testé (de façon isolée par contre). Le savoir n'est pas le problème. La volonté politique non plus (sur le papier) parce qu'elle existe toujours dans de petites poches territoriales. Le vrai sujet, c'est le rapport de force.
Le Sud, c'est l'impasse suicidaire
Je pèse le mot et je l'assume. Suicidaire parce que c'est volontaire. On ne nous y emmène pas par fatalité, on y va parce qu'à chaque carrefour, depuis des décennies, des décideurs choisissent les chemins qui mènent au sud. Les décideurs, c'est large, ça englobe toute personne qui a le pouvoir de prendre une décision ayant un effet sur les autres ou sur la planète : dirigeant politique, patronne d'entreprise, actionnaire/investisseur, drh, directeur des approvisionnements, etc.
Hausse des inégalités et troubles populaires qui montent, inaction climatique assumée comme stratégie, modèle extractiviste poussé jusqu'à la dernière miette de cobalt, techno-solutionnisme des apprentis sorciers qui parient sur l'IA ou la fusion pour réparer ce que l'industrie a cassé, mise en danger des prochaines générations comme dommage collatéral acceptable, et au bout, des guerres pour l'eau, les minerais et les sols fertiles.
C'est pas une dystopie. C'est un calendrier.
Les rapports du GIEC ne sont pas des tracts militants, ce sont des résultats scientifiques formels. La sixième extinction de masse n'est pas un slogan, c'est un constat documenté par des paléontologues qui n'ont aucun goût pour le sensationnel. Quand l'agence internationale de l'énergie, qu'on ne peut pas accuser d'être un repaire d'écolos radicaux, dit qu'on doit arrêter d'ouvrir de nouveaux puits de pétrole, et qu'on en ouvre quand même, c'est délibéré. La chute prochaine de notre civilisation est un choix conscient.
Alors on se réoriente ?
Une fois qu'on a dit ça, qu'est-ce qu'on fait ? Cela fait plusieurs années que je me pose la question quasiment chaque matin et que j'oscille entre espoir et désespoir. Et si j'aime à croire à la fable du colibri (si chacun fait un effort...), je suis quand même une réaliste, pire, une cheffe de projet dans l'âme et dans la pratique. Les explorateur·ices préparent longuement leurs expéditions, il est grand temps de dresser la feuille de route vers le Nord, avec toutes les étapes et le matériel nécessaire, et surtout DE SE METTRE EN ROUTE. Pas demain, pas après les prochaines élections, pas quand la technologie sera mûre. Maintenant.
Piste #1 : les communs et les coopératives
Reprendre la propriété collective de l'eau, de l'énergie, des semences, des zones naturelles à préserver. Ce n'est pas une lubie de babas, c'est ce qui se faisait quand les communes médiévales géraient leurs forêts mieux que les seigneurs. Chaque scandale concernant de l'eau de source polluée me déchire le coeur, tout comme à l'école quand on nous disait que tel ennemi avait empoisonné les puits de tel ennemi... L'eau, purée, l'eau, la condition sine qua non de la vie. La privatisation des biens essentiels est une expérimentation récente à l'échelle de l'histoire. Elle est en train de rater (et dans les grandes largeurs). On peut faire autrement, et on l'a déjà fait voire on recommence tout doucement à le faire mais de manière toujours isolée (coopératives citoyennes qui cofinancent des éoliennes, des panneaux solaires, etc.).
Piste #2 : la science au profit du vivant et de la sobriété
Low-tech, réparabilité, standards légaux comme l'USB-C, outils/data/code/schémas open source, éducation populaire. La recherche publique a financé Internet, le GPS et les vaccins ARN. Si on la finance pour faire des trottinettes connectées plutôt que des protocoles agricoles bas-carbone, c'est une décision, pas une fatalité. Le marché ne décide pas tout seul, il décide ce qu'on lui laisse décider.
Tiens, ça me fait penser au jeu de données que j'ai étudié cette semaine, mis en ligne par Eurostat EGSS sur l'économie verte, qui montre que l'emploi dans l'économie sociale et solidaire (ESS) augmente beaucoup dans plusieurs pays membres de l'UE mais que c'est toujours lié à ce dont le marché a besoin (dans le photovoltaïque, le bâtiment...) et non à ce dont nous avons aussi besoin d'urgence (biodiversité, soins...). On laisse le marché (et ses défenseurs lobbyistes) dicter notre futur, il serait peut-être temps de le dresser non ?
Piste #3 : la redirection budgétaire et fiscale
Vers le soin, l'éducation, l'agriculture durable, la renaturation (et non l'adaptation au changement climatique qui montre bien la résignation de nos décideurs). Avec un meilleur partage via une fiscalité plus juste. Là, je sens déjà venir le « mais on n'a pas d'argent !». Mensonge. On a sorti des centaines de milliards en une nuit pour sauver les banques en 2008, des centaines de milliards encore pour le quoi-qu'il-en-coûte du Covid. Et d'autres encore pour soutenir l'Ukraine (ce qui est vital, je ne critique surtout pas !!!). Mais l'argent existe donc bien. Ce qui manque, c'est l'arbitrage politique qui l'oriente vers ce qui compte plutôt que vers ce qui rapporte à court terme à des actionnaires. Il fait 45° à New Delhi en cette semaine d'avril...
Au passage, il y a un autre péché capital chez nos politiciens - je ne sais pas si c'est de la flemme ou un manque de courage ou des rouages grippés - ce sont les politiques publiques généralistes. On ne fait pas dans la dentelle, on accorde des exonérations, des crédits d'impôt, des possibilités légales d'optimisation fiscale à de grandes cibles, des filières entières, sans jamais regarder la situation spécifique de chacun et surtout sans jamais mesurer l'impact précis. Et ces règles trop généralistes ont des effets délétères, par exemple la PAC européenne et ses aides à l'hectare qui récompense les grandes exploitations mono-cultures au lieu d'aider les agriculteurs bio ou les permaculteurs. Pfff.
Piste #4 : l'expérimentation locale et collective de modèles vertueux
Mutualisation des savoirs et des outils, maillage de tiers-lieux, AMAP, monnaies locales, repair cafés. Là où les politiques nationales s'enlisent, les territoires bougent. Pas par naïveté, par nécessité. Quand l'État se retire (vous devriez voir le montant des dotations de l'Etat aux collectivités encore cette année, ça baisse, ça baisse !), soit on accepte le désert, soit on s'organise. Beaucoup choisissent la seconde option, et ça marche mieux qu'on ne le dit. D'ailleurs, il n'y a qu'à voir la diversité et l'énergie des milliers d'associations locales qui pallient de très nombreux manques de l'Etat (trop content de se décharger sur elles mais toujours absent au moment des subventions, @ChristelleMorançais en tête, grrr).
Piste #5 : la démocratie continue
Conventions citoyennes, budgets participatifs, micro-parlement du vivant, tribunal des générations futures. La démocratie représentative tous les cinq ans, c'était bien quand le rythme du monde était celui du facteur. Aujourd'hui, c'est trop lent, trop déconnecté, trop capturé. Il faut des contre-pouvoirs citoyens permanents, et des dispositifs qui donnent voix à ce qui n'en a pas : les écosystèmes, les enfants à naître. Ça paraît étrange ? L'histoire du droit est faite d'élargissements successifs : les esclaves, les femmes, les colonisés, les enfants. Donner des droits aux fleuves, ça suit la même logique. Et ça existe déjà, en Nouvelle-Zélande, en Équateur, en Colombie. On en reparlera ;-)
Ou on continue comme ça ?
Soyons clairs sur ce qu'on choisit si on ne donne pas un grand coup de volant. Pas les conséquences mais les comportements actuels ou les croyances qui nous y mènent. Les voici, par ordre de toxicité croissante :
Les récits anesthésiants
- L'éco-anxiété pathologisée par des médias qui présentent l'inquiétude légitime comme un trouble psychiatrique (moi-même j'avais accepté cette étiquette trop vite, ensuite j'ai réalisé que j'étais plutôt éco-consciente et que ce n'était pas une tare).
- Le déni organisé par des chaînes d'info en continu où le climat passe après les fait divers. La dépolitisation du climat traité comme une question météo. Les empires médiatiques privés qui surreprésentent les climatosceptiques pour le sport.
- L'écologie punitive brandie pour ridiculiser toute mesure structurelle.
La comptabilité hors-sol
- Des budgets publics et privés qui ignorent les externalités négatives (ex : rénover un quartier entier sans isoler les logements ou réguler la hausse des loyers ou la gentrification...).
- L'impossibilité d'assurer les risques climatiques que les compagnies elles-mêmes anticipent (elles se retirent déjà de la Floride et de la Californie).
- La compensation carbone bidon qui permet à un voyage en jet de Cannes d'être « neutre » parce que quelqu'un a planté des arbres au Kenya qui brûleront dans dix ans. C'est de la magie comptable, et la magie n'arrête pas les incendies.
La course technologique sans compensation sociale
- IA, robotique, biotech. Pas en soi un problème : c'est l'absence de garde-fous qui en est un.
- Obsolescence programmée maquillée en innovation (on en est à quelle version de l'iPhone aujourd'hui ? et les nappes sont toujours collées, le capteur d'empreinte est quasi irréparable, mais pas de panique Apple récupère l'aluminium pour le recycler, après avoir vidé les réserves de tantale de toute la RDC et les terres rares de Baotou.......)
- Inéluctabilité du progrès technique brandie comme un argument d'autorité, alors que tout progrès est un choix. La 5G, le métavers, les centres de données qui consomment l'eau d'une ville moyenne pour générer des images de chats : à un moment, on peut décider que non, ou à tout le moins réguler.
La répression du militantisme écologique
- Démocratie sous contrainte par le lobbying fossile, pharma, agroalimentaire.
- Sanctions contre les régulateurs qui font leur boulot (cf. le juge français à qui les Etats-Unis ont supprimé les moyens de paiement, mettant le doigt sur notre dépendance insensée à Visa/Mastercard).
- Dissolutions d'associations, criminalisation des ZAD, fichage des activistes, intimidation des scientifiques qui sortent de leur rôle. C'est le moment où il faut nommer les choses : ce ne sont pas des dérives, ce sont des stratégies.
- Sans oublier toutes les histoires que nous ne connaissons pas car personne n'oser parler ou n'est pas entendu par les autorités (je pense aux clusters de cancers pédiatriques liés aux pesticides par exemple) : combien sont réduits au silence ou indemnisés via des arbitrages secrets ?
Enfin, et c'est peut-être le plus pernicieux, les mythes capitalistes
- Le PIB (produit intérieur brut) comme indicateur de prospérité, alors qu'il ne prend en compte que ce qui s'échange contre de l'argent (s'occuper de ses proches, oeuvrer avec une association, c'est pas dedans ; par contre, couper une forêt pour vendre le bois ça c'est dedans).
- La théorie du ruissellement (si on aide les plus riches ou les entrepreneurs, ça va ruisseler vers les plus modestes, si c'est pas de la pensée magique ça), démontée par tous les économistes sérieux depuis trente ans, qui continue à structurer les politiques fiscales.
- La main invisible du marché, métaphore religieuse qu'on prend pour de la science.
- La croissance infinie sur une planète finie, postulat jamais démontré qui sert de boussole à toute la macroéconomie.
- La méritocratie qui maquille en justice la transmission du capital.
- Le TINA (« there is no alternative » cf. Margaret Thatcher) qui ferme le débat avant qu'il commence.
Maintenant, vraiment
Je sais ce que vous vous dites, je me le dis aussi. C'est lourd, c'est compliqué, c'est tellement plus grand que moi. C'est sûr que personne ne va pouvoir sauver la situation tout·e seul·e. Le mythe du héros climatique / politique / technologique, c'est encore une fiction individualiste : la vérité, c'est que rien ne se fera sans bascule collective.Et cette bascule est faite de millions de petits choix individuels qui, mis bout à bout, déplacent les pas de notre civilisation humaine vers le Nord de la boussole (oui, revoilà le colibri). Votre vote, votre budget et surtout votre capacité d'investissement même petite, votre temps, vos relations, votre métier, ce que vous apprenez à vos enfants ou à vos élèves, ce que vous refusez d'acheter ou de jeter. Tout ça compte. Pas comme geste expiatoire (vous n'êtes pas responsable du système non-viable qui s'est construit autour et en dépit de vous), comme contribution à un rapport de force.
Cette boussole est là pour ça. Pas pour décorer un manuel scolaire. Pour qu'à chaque décision un peu sérieuse, on regarde l'aiguille. Est-ce que ce que je m'apprête à faire un pas vers le Nord ou vers le Sud ? Est-ce que je me réoriente ou est-ce que je continue ?
C'est inconfortable, je sais. Beaucoup de choses qu'on aime sont au Sud. Beaucoup de confort, de facilité, d'habitudes. Vraiment, je le sais car j'essaie de faire les meilleurs choix mais je craque régulièrement pour des trucs du Sud. Personne ne demande la pureté absolue, on voudrait juste que vous naviguiez avec nous dans la bonne direction générale. Et la direction du Nord, ce futur souhaitable mais surtout indispensable, ce n'est pas une affaire de morale, c'est une affaire de survie collective.
Vite. Vite. Vite.